Le départ croissant d’enseignants sénégalais vers les universités guinéennes n’est ni anodin ni conjoncturel. Il constitue un signal fort révélant les limites profondes de l’enseignement supérieur sénégalais, autrefois pôle d’excellence en Afrique de l’Ouest.
Pendant des décennies, le Sénégal a formé l’essentiel des élites guinéennes. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse : ce sont nos enseignants, issus des universités publiques, qui sont recrutés massivement par les universités publiques et privées de Guinée. Ce renversement historique interpelle et oblige à une remise en question sérieuse.
Universités sénégalaises : une attractivité en chute libre

La principale cause de cet exode réside dans la perte d’attractivité des universités sénégalaises. Les enseignants y expriment une frustration croissante : Programmes peu connectés aux réalités nationales, méthodes pédagogiques dépassées et sentiment de ne plus contribuer efficacement au développement du pays.
La réforme LMD, appliquée sans adaptation au contexte local, illustre parfaitement ce malaise. Pensée pour des effectifs réduits et un suivi individualisé, elle s’est heurtée à une massification incontrôlée. Résultat : amphithéâtres surpeuplés, encadrement insuffisant et baisse de la qualité de la formation.
Réforme des grades : une fuite en avant dangereuse
Face au manque d’enseignants de rang A pour encadrer les doctorants, la réforme des grades a été introduite comme solution d’urgence. Mais elle a surtout créé de graves dérives : inflation salariale, fragilisation des critères scientifiques et remise en cause des normes du CAMES, pourtant supranationales. À terme, c’est la crédibilité même du système universitaire qui est menacée.
Conditions de vie des enseignants : un facteur aggravant
À ces dysfonctionnements s’ajoutent des conditions sociales peu incitatives. Si des progrès ont été réalisés pour les titulaires, les stagiaires de carrière restent précarisés. Logement, soins médicaux, formation continue et reconnaissance professionnelle demeurent insuffisants, poussant de nombreux enseignants à chercher ailleurs une meilleure stabilité.
La Guinée, un choix stratégique assumé
De son côté, la Guinée a fait un choix pragmatique. Portée par ses perspectives minières et économiques, elle investit dans le recrutement d’enseignants étrangers pour former sa future élite. Une stratégie lucide, que le Sénégal gagnerait à observer plutôt qu’à critiquer.
Repenser l’université sénégalaise, urgence nationale
L’exode des enseignants sénégalais vers la Guinée révèle un malaise structurel. Il pose des questions essentielles :
Quel type de cadres former ?
Quelle recherche promouvoir ?
Quels programmes enseigner ?
Quelles méthodes pédagogiques adopter dans un contexte de forte démographie universitaire ?
Sans réponses claires et courageuses, l’université sénégalaise continuera de s’éloigner de sa mission première : former une ressource humaine capable de porter le développement national.
